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Mains de sueurs, soeurs d'encre Une nouvelle d'Hélène Biais A Amsterdam, en 1354, une femme prend dans sa main la plume d'une oie que l'on a dépecée en des noces barbares. Elle s'envole avec son trésor sur les berges de l'Amstel. Partir, voguer, naviguer sur les canaux houleux de la Mer du Nord ou quitter à pied les habitations longilignes pour la rondeur exaltante des bras des moulins à vent? La femme à plume hésite, cherche son chemin. Plume en main, elle taille des diamants éclaboussants. Ecrins dans l'industrieuse ville. Courbée dur son manuscrit, le drapé élégant de son travail minutieux enveloppe sensuellement le texte. Jouissances, battements très forts du dedans. Avec autant de lumière au coeur, elle monte la garde à la proue du vaisseau d'un temps immémorial. Avec l'exigence des vraies contraintes, des quêtes nocturnes des cauchemars, les mots qu'elle grave témoignent des hasards qui détestent et dégainent les règles. Des boustrophédons cousent paisiblement leurs traces sur les voiles gonflées du bateau, gorgées du lait d'encre de la scribe en plein travail. La scribe, cette femme, choisit de flotter sur les eaux, de fuir le confort des litières de paille de la ville. Son âme chavire. La femme entaille sa plume, écrit. Soudain son corps pensif cesse de se tapir. Une lueur s'incline sur sa vie, sur sa voie. Longuement, pendant un long moment, sur le papier opaque, elle trace sans fin des courbes, des bâtonnets. Elle confectionne des boucles, des volutes avec sa plume. Elle travaillera longuement à tracer ce qui vient des forêts habitées de sa mémoire, de la transparence des êtres, des choses imaginées. La transparence, cette lumière magique, presque liquide, se love comme une aura fébrile. Elle lubrifie des corps de papier. Un temps long dévale des montagnes rocailleuses où se niche et transpire sa patience collossale. La scribe longe de sa main les sens d'une flamme maintenue précieusement en vie. Pendant toute la durée, pendant tout le temps que dure l'espace d'une seconde, d'une minute, d'une heure, d'une semaine, d'un mois, d'un an, d'un lustre, d'une vie de femme, des arbres courbent l'échine, appuyés sur les odeurs ailées, roses, accueillies d'aurore, des parois de son coeur. Au plus profond des lettres de la femme, des dés jetés, des désirs désespérés, des nids déshabillés. L'incertitude dans leurs mots. Bruyant désordre des fruits de l'abandon. Une main quelque part en la scribe n'écrit pas, n'écrit plus. N'a jamais tenu tout au creux style, calepin, crayon, silex, craie. Cette main est d'encore, cache calleuse des trésors en relief, sans papiers, pourtant palpables. N'a jamais tenu d'écritures en son sein. Cette main a pourtant donné la vie, caressé des corps, bâti maisons, cueilli raisins, apposé des briques, lavé des planchers, cousu des édredons, chauffé des marrons, cloué des boîtes à musique, calmé les pleurs d'une poupée, sculpté des bateaux, béni sa famille, allumé des poêles à bois, serré des mains en détresse, consolé, soigné des malades, bercé un enfant, pioché au pic à la pelle, attendri des haines, touché au plus profond des souffrances, balayé des au revoir, mendié une tendresse, salué pour la beauté du geste, agi gratuitement, gravi, gravé dans sa mémoire le temps, des espaces, signes fuyants du mouvement. Dans une clinique d'alphabet*, quelqu'une quelque part en elle expose, explose ses mains. Dévotes, hurlantes, coincées, aplaties, écrasées, ahuries, déwattées, inéligibles, dévoyées, inexaucées, passagères. Elle y survit, l'aime en communion. Elle parlera, écrira. Sa main en son nom, en sa trace, ramifiée, calmée, retrempera dans ses sueurs. Plus de six siècles plus tard, les corps, les têtes, les mains des femmes s'inscrivent, s'écrivent dans toutes les femmes alphabétisées ou en voie de l'être. De belles écritures plurielles habitent aujourd'hui pleinement, fièrement leurs magnifiques cahiers de femmes. * Voir l'article intitulé "Les éclopés de l'alphabet" paru dans la revue Châtelaine de juin 1988 (pp. 60-71), où le texte de Dominique Demers et les illustrations de Philippe Béhas prennent le parti d'une description étroite, dépréciative et sensationnaliste des adultes analphabètes. Ils les représent comme des malades dangereux qui "pourraient empoisonner leur enfant parce qu'ils ne comprennent pas les instructions sur une boîte de médicaments." Il est vrai que la situation de l'analphabétisme au Québec et ailleurs au Canada et dans le monde est alarmante, qu'elle nécessite de solides politiques de "redressement." Pourtant, cette façon de diagnostiquer les affres des analphabètes en les stigmatisant et en les emmurant comme des pièces de scrabble dans un échiquier socio-politique, renvoie l'opinion publique à des discours thérapeutiques qui ne tiennent pas compte de toute la complexité du phénomène des analphabétisme et qui font fi d'une autre compréhension des analphabètes qui ne focaliserait plus unilatéralement sur LEUR "CARENCE." Pour de plus amples détails concernant cette question cruciale, consulter, entre autres, Hélène Blais "Des mots et des maux: discours qui soignent," dans Recherche-action sur le développement de l'alphabétisation au Québec, Evaluations. Ministère de r Education du Québec, Direction Générale de r Education des Adultes, 1988, pp. 89-139. Hélène Blais rédige présentement une thèse de doctorat en sémiologie à l'UQAM sur les aspects socio-sémiotiques de l'analphabétisme et de l'alphabétisation. En 1986-87, elle est coordonnatrice provinciale d'une recherche- action sur le développement de l'alphabétisation au Québec. Elle est présentement chercheur pour le Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec. |
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