Être mère, une autre façon de s' instruire PAR CHRISTINA STARR Une belle après-midi de printemps, l'an dernier. Quelque temps après la naissance de ma fille. Ce jour-là, je me décidais à aller à pied jusqu'à la bibliothèque Robarts pour rendre un livre, accompagnée de ma fille dans sa poussette. Je m'étais rendue de nombreuses fois à la bibliothèque au cours de mes études et cette petite excursion, me semblait-il, ne serait guère différente des précédentes. Mais, une fois parvenue sur le parvis de l'austère bâtiment, je me rendis soudain compte qu'il fallait gravir une centaine de marches avant de pouvoir y pénétrer. Ni mon bébé, ni sa poussette, ni moi-même n'arriverions à franchir cette volée de marches. À d'autres occasions, pendant mon congé de maternité, j'essayais d'aller à la banque, dans les magasins, de rencontrer une amie au restaurant ou de prendre le tramway pour aller me promener dans un parc. C'était toujours compliqué. Au bout d'un certain temps, je devins une grande experte de certaines manoeuvres, comme tenir une porte avec mon dos tout en tirant la poussette à l'intérieur en même temps. Mais, c'est alors que je pris conscience jusqu'à quel point les personnes handicapées sont tenues à l'écart dans notre société. Je ne prétend pas subir la même discrimination avec ma poussette, mais une chose est sûre c'est que j'ai compris que dans certains cas une personne se déplaçant dans un fauteuil roulant n'a guère de chances de dépasser le coin de sa rue. J'ai également compris que ces personnes ne seraient pas aussi handicapées si les gens bien portants ne parsemaient pas leur parcours d'obstacles, marches d'escalier ou portes qui ne restent pas ouvertes. Dans ce numéro, Diane Driedger et April D'Aubin critiquent toutes les activités qu'ont récemment provoquées l'alphabétisation et l'Année internationale de l'alphabétisation. "L'alphabétisation, pour qui?" demandent-elles. Ni les établissements scolaires, ni les programmes d'alphabétisation, ni la politique appliquée à ce propos ne tiennent compte des besoins des personnes handicapées, en particulier de ceux des femmes. Je décidais de porter mon bébé et la poussette jusqu'à la porte de la bibliothèque (toutefois, étant donné que je représentais l'image éternellement sympathique de la mère et de l'enfant, un homme qui passait par là m'aida immédiatement et s'extasia devant mon "joli petit garçon"). Je dois dire qu'il existe une porte accessible en fauteuil roulant à Robarts, mais elle se trouve de l'autre côté du bâtiment, hors des sentiers battus. La rampe d'accès est très longue (il le faut vu le nombre de marches à franchir) et aboutit dans une sorte de petit parc assez isolé à l'arrière de la bibliothèque. La nuit, cet endroit est mal éclairé. Je suis convaincue qu'une femme handicapée ne se risquerait jamais à étudier tard le soir à la bibliothèque sachant que c'est la seule sortie qu'elle peut emprunter. Dans la rubrique Commentaires, Liz Stimpson, présidente du Réseau des femmes handicapées à Toronto, se plaint d'autres inconvénients du même genre et donne des exemples d'établissements d'enseignements où la planification a été mal pensée. En tant que mère, je suis surprise et je ressens une révélation devant l'amour et le sens des responsabilités qui m'étreignent depuis la naissance de mon trésor. C'est la raison pour laquelle je ne cacherai pas le sentiment de révulsion que j'ai éprouvé en voyant une photo d'une jeune mère en tenue de combat dire au revoir à son bébé âgé de sept semaines alors qu'elle s'apprêtait à obéir aux ordres de son président et à mettre le cap sur le golfe Persique. Quel genre de formation peut exiger d'une femme, ou de tout être humain, de se conformer au point de laisser ses enfants et sa famille et de partir à la guerre? Lanie Melamed affirme dans "Vivre et apprendre" que si nous accordions plus d'importance à l'amusement dans notre éducation, nous ne nous laisserions peut-être pas ces sentiments de compétition, de victoire et d'échec nous emprisonner. Vers la fin de l'année, nous consacrerons deux numéros spéciaux aux femmes et aux jeunes filles qui étudient les sciences et la technologie ou travaillent dans ce domaine et verront comment leurs préoccupations ne sont pas retenues, ce qui explique peut-être pourquoi les sciences et la technologie sont souvent axées sur l'art de la guerre. Ma fille et moi-même avons protesté activement contre la guerre dans le golfe Persique. Nous avons la ferme intention de continuer à le faire jusqu'à ce que notre message soit entendu: les femmes et les enfants du Canada s'insurgent contre ces morts et ces souffrances absurdes. (Récemment, un sondage du Comité canadien sur le statut de la femme révélait que 64 % des Canadiennes s'opposent à cette guerre). J'ai appris en devenant mère que n'importe quelle vie humaine est trop précieuse pour qu'on la sacrifie aux politiciens avides de pouvoir (y compris la vie de notre planète) et nous, les femmes, fortes de la lutte que nous menons depuis longtemps pour faire accepter d'autres optiques, devons nous exprimer avec force, sans équivoque, au nom de nos enfants et des enfants du monde entier, pour exiger que règne la paix. Christina Starr est rédactrice en chef de Women's Education des femmes. Sa fille, Geneva Anne, a maintenant un an. |
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