AGE POETIQUE, AGE
POLITIQUE

Claire Lejeune, l'Hexagone, Montréal, 187.

Suzanne Legault

Cette récipiendaire du Prix Canada communauté Française de Belgique en 1984 poursuit, dans ce livre, sa démarche exigeante vers la libération intérieure. Elle veut, en même temps, léguer un «testament de poète féminin», geste qu'elle perçoit comme essentiel pour promouvoir une politique dynamique et spectateur du «nous». Son texte exige le participation intense du lecteur. Une méditation parallèle doit s'élaborer afin entrer dans son univers condense ou poésie et politique ne s'affrontent plus mais gravitent en spirale pour se redéfinir. La poésie instaure one nouvelle politique : relations interpersonnelles.

Ce livre offre d'abord à Caire Lejeune l'occasion de manifester son talent d'écrivaine. Certaines de ses images ressemblent à ces vitraux devant lesquels on a envie de s'attarder, quitte à ne pas saisir l'ensemble de la cathédrale. La réponse à l'énigme du Sphinx semble contenue dans les aphorismes, ces cristaux qu'elle affectionne: «Nul n'entre dans l'ouvert s'il ne devient son propre devin». Sa mise en mots de l'image subjugue et son attachement à la photographie affine le processus. Chez elle vient d'abord ce que j'appellerais le réel imaginaire, puis mage, et ensuite l'écriture, une sorte d'image sacrifiée, de représentation au deuxième degré. C'est cet éloignement du centre primitif qui désamorce la crainte de la perte de l'individualité: «Ici se cerne au plus près le noyau dur de la résistance à la connivence poétique: terreur et désir mêlés de perdre le tain qui protège la subjectivité de l'Un du contact immédiat de la subjectivité de l'Autre». De la poésie elle saisit profondément cet aspect de l'image fulgurante où les contradictions s'estompent. Elle la voit comme étant la toile de fond essentielle pour accéder à un monde où les différences existent et enrichissent. «La différence ne peut se figurer dans l'absence de ressemblance». L'auteur elle-même présente sa matière sous des formes abstraites sauf au début et à la fin où quelques touches personnelles viennent rassurer au sujet de son existence concrète. Ce rapport, voulu très conceptuel entre «je» et «l'autre», laisse tout de même percer un «tu»: il est possible d'y voir un affectueux règlement de compte.

image

Cette importance qu'elle accorde à l'imaginaire provient des changements qu'entraîne un bouleversement des structures mentales. Une politique en découle forcément Claire Lejeune demeure donc dans l'esprit de ces surréalistes qui affirmaient que l'imaginaire tend à devenir réalité. A son avis, l'imaginaire a malheureusement pris racine dans le Patriarcat, valorisant la Raison, sans prêter attention à la dimension féminine toujours a réintégrer. Il s'agirait de recouvrer l'anima de Jung: un «soi» plutôt, selon son schéma.

L'imaginaire nourri par le centre poétique crée alors une ligne horizontale et non une ligne verticale de dominant dominé. L'univers intérieur quitte le Père, la Mère pour aller vers la soeur, le frère: «Me détacher les écailles de patrie et de matrie qui me collent encore à la peau. M'engager effectivement dans la fratrie puisque j'y suis mentalement arrivée. Reconnaître mes compagnes et compagnons orphelins». L'univers interne se métamorphose: il n'est plus vers Dieu (vers l'Un) ni vers l'Autre. Il est maintenant à quatre dimensions ( à l'instar des quatre éléments de Bachelard)... deux sujets et deux objets. Chacun est à la fois sujet et objet lors de toute rencontre. Le jeu n'est plus contrôlé par le Père ou la Mère, mais devient collectif: «Être soi, c'est élire domicile entre un sujet qui se reconnaît objet et un objet qui s'est révélé sujet. Lorsque la conscience se quadrature, l'être s'y donne lieu de s'engendrer soi-même: quatre murs, un plancher et un toit». Au fond, l'auteur rêve de la quadrature du cercle: la poésie se faisant cercle, la politique se muant en carré. Cette image m'apparaît comme libératrice sauf que ma méditation présente le zéro/le point comme un centre éternel et non comme un point de fuite qui irradie dans le temps...

La pensée de Claire Lejeune est séduisante. Généralement, lorsqu'on s'attarde tellement à la structure, c'est que le sens pâlit. Elle réussit ce tour de force: jouer avec la forme sans que le sens s'envole par toutes les ouvertures. Livre réussi... même si l'abstraction menace, même si les données de base se discutent, même si les solutions imaginaires créent leur propre béance. Son livre s'avère optimiste mais triste. Elle le dit "Être soi, c'est devenir le gestionnaire lucide de sa peine de vivre».



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