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L'autre explication est de nature sociologique. C'est-à-dire qu'avec toutes les transformations que l'industrialisation a apportées, il y a eu une espèce de division culturelle du travail qui fait que les francophones se sont retrouvé-e-s à exercer des occupations manuelles. L'accès à l'éducation étant très élitiste seule une minorité de francophones a pu en profiter. De là, les répercussions sociologiques face à l'importance ou la non-importance accordée aux études en milieu populaire. On utilise aujourd'hui 1'indice de scolarité de moins d'une 9ième année pour estimer le nombre d'analphabètes mais selon des études, de plus en plus de jeunes qui ont complété une 9e et 10e ou même 12e année n'ont pas développé leurs habilités à lire et à écrire, pourquoi? Il y a toutes les critiques traditionnelles du système d'éducation, de son fonctionnement, des valeurs que l'on y véhicule et face auxquelles le ou la jeune de milieu défavorisé ne s'identifie pas. Il y a la qualité de l'enseignement qui doit être identique en français comme en anglais. Dans le système actuel on peut, par exemple, par divers échappatoires contourner les difficultés que l'on éprouve au niveau de la lecture, de l'écriture même jusqu'en 12e année. Lorsque les acquisitions sont fragiles et que l'on n'a pas l'occasion de les utiliser on risque de les perdre. Il y a un entraînement qu'il faut poursuivre dans l'usage de la langue écrite et parlée. Voyant leur difficulté à utiliser la langue française comme outil de communication, les francophones n'ont-ils pas plus tendance à utiliser la langue anglaise? Je pense que cela fait partie du processus d'assimilation où la langue française est perçue comme difficile et surtout non rentable au niveau économique. Beaucoup vont appeler ça de l'analphabétisme culturel: tu ne possèdes plus ta culture, tu ne possèdes plus ta langue. C'est un phénomène qui existe...Pourquoi c'est comme ça? Historiquement, l'anglais est la langue des affaires, de la réussite, du succès. C'est une idée préconçue contre laquelle il faut lutter. Les personnes qui décident de venir dans un centre d'alphabétisation francophone comme le vôtre doivent donc être convaincues qu'elles viennent y chercher quelque chose d'important. Au départ, elles sont motivées par l'aspect pratique de leur apprentissage: savoir lire, écrire, se débrouiller seul-e, être plus autonome. Ici, on le fait en français parce qu'il y a un principe pédagogique qui veut que l'alphabétisation dans la langue maternelle c'est vraiment la situation idéale. C'est ce qu'on explique aux étudiant-e-s. Même si ils ou elles ne possèdent à peu près pas leur français, c'est tout de même leur langue maternelle et culturellement parlant la communication écrite sera pour elles plus facile à maîtriser. À cela s'ajoute toute la dimension de l'identité et la fierté culturelle qu'on peut arriver à développer dans un projet à long terme.
Le gouvernement de l'Ontario, par ses subventions aux organismes comme la Magie des lettres et sa campagne de sensibilisation cet automne semble être plus sensibilisé que d'autres aux problèmes de l'analphabétisme, qu'en pensez-vous? Les pays industrialisés ont besoin d'une population qui soit éduquée. Le développement technologique fait qu'on a de plus en plus besoin de personnes qui utilisent bien la langue parlée et écrite. C'est sûr que le gouvernement, à cause des incidences que cela peut avoir sur la production et l'économie ne peut pas négliger ce problème-là. Il y a aussi tout l'aspect politique qui entre en ligne de compte. Jusqu'à quel point et pourquoi le gouvernement a priorisé cet aspect, je ne saurais répondre. Reste que le développement social et le développement économique vont de pair et il faut arriver à concilier les deux. Quelles sont les particularités de l'enseignement dans un centre d'alphabétisation? Le système scolaire actuel, bien qu'essentiel, est un système qui ne peut convenir à tout le monde et c'est à ceux et celles à qui ça ne convient pas que s'addresse notre centre. On essaie de voir pourquoi, de leur faire une place alors qu'ailleurs ils et elles n'en ont pas. Pour faire de l'alphabétisation communautaire, il faut avoir de bonnes connaissances en français, c'est sur. Mais c'est au niveau des aptitudes et des attitudes que tout se joue. L'animatrice-teur doit être une personne authentique avec laquelle le ou la participant-e se sent à l'aise. Elle met l'accent sur l'échange et l'apprentissage commun. C'est-à-dire ce que l'un-e et l'autre s'apportent mutuellement. L'alphabétisation populaire comporte deux volets. Le politique qui amène le ou la participant-e à prendre conscience de sa propre dépendance et le social qui vise à sensibiliser la communauté et à créer une demande pour que les gens arrivent à une réinsertion sociale. Outre le dépistage des personnes qui ont besoin d'aide la sensibilisation du milieu est aussi très importante? Oui, car reconnaître un problème de cet ordre là, ce n'est pas facile à admettre. On remarque par exemple que beaucoup de personnes ont hésité à venir au centre par peur que leur milieu de travail n'apprenne leur handicap. Il faut se dire que l'analphabète doit être deux fois meilleur pour conserver son poste à cause des préjugés à son égard. Il y a là toute une mentalité à changer. Ce n'est pas parce que la personne n'est pas bonne en lecture et en écriture qu'elle ne peut pas bien faire son travail. Cela limite les possibilitées d'avancement mais l'obstacle n'est pas infranchissable et les réussites obtenues dans les centres d'alphabétisation le prouvent bien. Article tiré de la revue d'information et d'opinion FEMMES D'ACTION, vol. 17, no. 2, Déc./Jan. /988. Revue publiée par la Fédération nationale des femmes canadien-nes-françaises. |
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