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Alors, je me suis rappelé que je n'étais pas très fiable non plus lorsque, chef de famille monoparentale, je jonglais avec mes études doctorales et mes petits. Ma réputation était faite au département la deuxième fois que j'ai oublié d'arrêter la colonne de Sephadex en partant à la hâte pour la garderie. On m'a expliqué également qu'il n'était pas approprié d'amener mes enfants d'âge préscolaire au laboratoire le samedi et, surtout, de les laisser jouer dans les couloirs. Pourtant, il n'y avait pas beaucoup d'autres possibilités: ma bourse d'étude ne me permettait pas de payer une gardienne le samedi et mes cultures mutantes ne savaient pas distinguer la fin de semaine des autres jours. Je passais donc un peu pour une fofolle, pas pour une vraie scientifique.
Cela ne fait guère plus sérieux aujourd'hui quand j'explique à des collègues américains que nous n'avons pas encore publié l'article dont les résultats furent communiqués en 1988, parce que l'étudiante dont c'est le projet de maîtrise a accouché quelques mois après. Les collègues peuvent comprendre qu'on arrête quelques heures pour l'accouchement même, à la limite pendant quelques mois (bien que l'allaitement ne paraisse pas très professionnel), mais au-delà de cela, une excellente chercheuse devrait pouvoir "s'organiser". Donc, sachant que l'opinion de nos départements est critique pour notre avenir en recherche, nous "organisons" les nuits blanches, les maladies d'enfants au moment des congrès, les grèves dans les garderies, et ce, malgré l'écoeurement de nos mères, ces gardiennes de derniers recours. Nous présentons au travail tous les matins et notre épuisement tant mental que physique passe pour de l'incompétence, du manque de sérieux ou de la paresse. Bref, pendant quelques années de notre vie, il est difficile de montrer notre excellence. Si nous sommes particulièrement fécondes, notre avenir en recherche ne s'en remet jamais. Dans mon département, il y a peu de temps, nous devions combler un poste de professeur. Les deux candidats avaient commencé leurs études de troisième cycle dans le même laboratoire, en même temps. La femme avait un doctorat, une année postuniversitaire et plusieurs publications à son actif. L'homme n'avait pas fini son doctorat et n'avait pas publié. Les exigences du poste affichées dans les journaux et consignées dans les règlements de .. l'université incluaient le doctorat. La discussion en assemblée départementale a pourtant duré plusieurs heures. Nous avons finalement engagé la candidate sur la foi d'une clause de convention collective voulant qu'à «compétence égale» (sic), on engage une femme! Je ne comprenais rien à la discussion jusqu'au moment où un de mes collègues m'a expliqué que, personnellement, il se sentait plus à l'aise et plus susceptible de pouvoir collaborer avec «Jean» qu'avec «Marie»... Quand je lui ai dit que sincèrement je me sentais mieux avec «Marie.. il s'est étonné.»
Ce genre de différence de perception ne se limite pas à l'université. J'étais un jour dans un comité qui devait combler un poste de responsabilité en vulgarisation scientifique. Nous avons interviewé une candidate qui m'a beaucoup plu. Apres l'entrevue, mes deux collègues (mâles) m'ont expliqué qu'ils n'étaient pas impressionnés parce que la candidate avait répondu à quelques questions en citant des paragraphes de documents qu'elle sortait de sa serviette. Je n'y voyais pas de mal, mais je me suis pliée rapidement à la majorité. |
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