Cette invisibilité du travail des femmes comporte un danger pour le développement communautaire, d'une part car on procède à une étude de la communauté à partir de données ne reflétant pas toute la réalité. Ainsi, on peut avoir du mal à comprendre une diminution du sens d'appartenance à une communauté parce que nos modèles d'analyse ne tiennent pas compte de nombre d'activités qui favorisaient ce sens d'appartenance et ne nous permettent pas par conséquent de constater clairement leur disparition. De plus, on risque de perdre beaucoup de temps et d'énergie si on se lance dans une quête d'appartenance sans tirer parti des connaissances que les femmes ont accumulées dans ce domaine.
D'autre part, l'invisibilité du travail des femmes rend déjà impossible une évaluation juste de leur taux de participation au développement communautaire. Il est essentiel de rendre travail visible pour permettre aux femmes d'établir leurs priorités en matière de participation et de trouver des façons plus collectives de résoudre des problèmes qui peuvent paraître personnels et inabordables à une femme isolée. Les témoignages des Fransaskoises qui sont actives dans les organismes communautaires sont unanimes sur ce point: elles ne peuvent pas faire plus que ce qu'elles font déjà. Si on veut augmenter les activités dans les communautés, il faut réévaluer le travail qu'y font déjà les femmes en se fondant sur une analyse juste de leur participation passée et actuelle.
Peu de choses ont autant changé au Canada depuis quelques décennies que le rôle des femmes. Les changements les plus importants découlent de l'entrée massive des femmes sur le marché du travail. Selon Statistique Canada, environ 75% des femmes âgées de 20 à 44 ans faisaient partie de la population active en 1988, tandis que dans la génération de leur mère, soit les femmes âgées de 55 à 64 ans, le taux d'activité n'était que de 36%. Ceci implique que la génération qui est maintenant en âge de prendre le leadership dans nos communautés se trouve obligée d'inventer un nouveau modèle de vie familiale et communautaire. Cet ébranlement des structures familiales et communautaires est plus le résultat d'une situation économique difficile que d'un libre choix. Cette entrée massive des femmes sur le marché du travail a provoqué des changements majeurs dans la communauté fransaskoise. Le changement que mentionne le plus souvent les Fransaskoises est une nouvelle surcharge de travail; les travaux domestiques effectue par les femmes n'ayant jamais été reconnu par la société, rien, ou presque, n'est prévu pour les remplacer quand elles se lancent dans une vie professionnelle. Par conséquent, elles sont obligées d'accomplir la majorité des tâches d'une femme au foyer à plein temps, tout en travaillant à l'extérieur. Aussi, si elles ont plus de contrôle sur leur propre argent, elles en ont, par contre, beaucoup moins sur leurs loisirs et leurs activité bénévoles, faute de temps. De plus, le lieu de travail rémunéré est devenu pour nombre de femmes un lieu privilégié où établir des contacts sociaux et amicaux. Le besoin de contact et de valorisation sociale auquel répondait le bénévolat est maintenant comblé par le travail rémunéré. Cette situation piège les Fransaskoises à deux niveaux: tout d'abord, beaucoup trouvent que leurs compétences acquises ne sont pas reconnues et qu'elles ont besoin de plus de formation pour faire sur le marché du travail les tâches qu'elles faisaient auparavant dans un cadre relationnel. Ensuite, les systèmes de soutien traditionnels s'écroulent et les Fransaskoises éprouvent des difficulté à avoir accès aux services qui leur étaient jadis accessibles grâce au bénévolat. Or, dans l'état actuel des choses, les Fransaskoises ne peuvent pas compter sur les gouvernements pour leur fournir les services qui pourraient en partie alléger leur tâche; les programmes ne sont pas assez adaptés aux communautés locales pour tenir compte de leurs besoins spécifiques. |
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